La Chine
Je pars bientôt plusieurs mois en Chine pour faire du mannequinat, mais comment est-ce que tout ça a-t-il commencé ? J’ai vécu huit ans en Thaïlande, enfant, et depuis que je suis rentré en France, l’Asie me manque comme on regrette une maison qu’on n’a plus le droit d’habiter. Après mon bac que j’ai passé à Grenoble, je suis parti faire mes études supérieures en Allemagne, à Mannheim. Tout mon lycée, j’ai pratiqué la gymnastique acrobatique. Faute de trouver un club dans la région bavaroise dans laquelle je m’installais, j’ai arrêté le sport, et je me suis retrouvé avec du temps libre et une existence à occuper. Le mannequinat s’est glissé dans ce vide comme un courant d’air sous une porte.

Au départ, ce qui me plaisait, ce n’était pas tant le métier que l’image qu’il projetait de moi. Sur une couverture, en photo de campagne, les mannequins ont toujours l’air d’avoir réussi. Avec mon mètre 86, je me suis dit que je pouvais peut-être, moi aussi, réussir.
C’est mon amie Romy, rencontrée pendant mes études à Mannheim, qui m’a poussé à créer un compte Instagram dédié. J’ai commencé par y publier des photos plutôt lambda, sans grande conviction. Et c’est là que l’ironie s’installe, parce que ce n’est pas ce compte flambant neuf qui a porté ses fruits. L’algorithme a préféré présenter celui rempli de photos de gym à une photographe. Alexandra Lützenkirchen m’a repéré sur Instagram depuis la ville voisine, à Weinheim. Elle m’a proposé une séance photo.

À partir de là, les séances se sont enchaînées, non rémunérées mais bien réelles, parfois à plus d’une heure de chez moi le week-end. Je passais de plus en plus de temps sur Instagram, à publier mes propres photos, mais surtout à regarder celles des autres : des mannequins en Asie, sous le soleil, en train de vivre ce que je m’imaginais être leur meilleure vie. Et moi, j’avais l’impression de passer à côté des meilleures années pour pratiquer cette activité. Mais au moins, j’ai fait des études, et en parallèle d’elles c’est surtout sur les réseaux sociaux que j’ai investi mon temps.
J’ai commencé Instagram en anglais. Encore aujourd’hui, une bonne partie des personnes qui me suivent le parlent, et le mannequinat est un métier international où parler anglais, c’est presque un prérequis. Mais il y avait autre chose, plus enfouie que je n’ai réalisé qu’après. Parler anglais, c’était une manière de m’inventer une nouvelle version de moi, sans que mes amis français, ma famille, les gens qui me connaissaient depuis toujours, soient dans la pièce. Je pouvais m’adresser à des inconnus sans avoir l’impression d’être encore la version française et prévisible de moi-même.
Sauf que ça fait maintenant plus longtemps que je publie en français qu’en anglais, et j’ai décidé de continuer dans cette langue, pour mieux travailler en France, plutôt que de fuir ma propre langue.

En tout cas, je sais exactement ce que je veux tirer de cette expérience chinoise. Gagner de l’argent, c’est l’objectif affiché. Mais ce que je cherche surtout, c’est la légitimité. Parce qu’en dehors d’avoir construit un compte Instagram et d’y avoir posté des photos puis des vidéos, dont une partie autour du métier, je n’ai pas fait tant de jobs que ça, et je ne me suis pas vraiment développé professionnellement en tant que mannequin. C’est ça que je vais chercher en Chine.
Gagner en crédibilité, c’est presque vital pour moi. Ne pas encore avoir trouvé « ma recette de la vie » me dérange plus que je ne l’admets facilement. Une partie de moi veut de vraies compétences, parce que ça rassure et que ça construit une confiance que les likes ne fournissent pas. Une autre partie, veut prouver à ma famille que je n’ai pas fait le mauvais choix en empruntant une voie différente de celle de mes proches, qui ont plutôt fait des études de commerce ou d’ingénieur et cherchent un poste salarié. C’est rassurant, pour des parents, une voie qu’ils reconnaissent. Elle porte un nom, elle a un salaire prévisible, elle ne les oblige pas à expliquer à leurs amis ce que fait exactement leur fils sur Instagram.
Il faut dire, et c’est là que l’histoire devient presque comique, que le regard a changé le jour où les réseaux ont commencé à mieux fonctionner pour moi. Le jour où j’ai reçu des aspirateurs gratuits. J’ai pu offrir un Dyson à mon père, un à ma mère, et un à mes grands-parents maternels. Il aura donc fallu un aspirateur. La légitimité, ça se mesure en électroménager.
J’ai toujours voulu être ailleurs que dans l’ombre. Avoir une audience, construire mon propre truc, et disposer de mon temps comme je l’entends, c’était donc très séduisant. Ce n’est pas un chemin évident, et je n’ai toujours pas de certitude sur la destination. Mais j’ai un vol pour la Chine, une vague idée de ce que je veux y trouver, 40h de chinois à mon actif sur Hello Chinese, et l’espoir un peu naïf que là-bas, comme en Thaïlande il y a longtemps, la vie sera plus abordable, la nourriture meilleure, et le doute un peu moins bruyant.
On verra bien ce que l’algorithme me réserve cette fois.
August 6, 2026 @ 7:13 pm
“Legitimacy is measured in household appliances” That may be an Internet Worm for the future 😂😂😂. Good luck Leo. 🙏🏼